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Mercredi 25 Septembre 2013

Avec l'essor des technologies de l'information et de la communication, le virage numérique entamé par le monde de la photographie a eu raison de Kodak, un géant qui a fait l'histoire de cette industrie depuis plus d'un siècle. À suivre de près le parcours de l'enseigne, son déclin n'est pas seulement imputable à l'ère des appareils photo numériques, mais à une relation contrastée avec l'innovation.


Kodak et l'innovation : "Rise & Fall"?
George Eastman, un industriel de génie

L'histoire de la firme Kodak a été l'une des plus fabuleuses de l'ère industrielle. De son vrai nom Eastman-Kodak, l'enseigne est née en 1881 à Rochester, aux États-Unis, quand George Eastman crée aux côtés de W.A. Strong le groupe The Eastman Dry Plate and Film Co. La première vocation de cette compagnie est alors d'œuvrer dans la fabrication de plaques photosensibles sèches grâce à un procédé spécifique. Dans leur grande majorité, les plaques utilisées durant ces années étaient humides, et Eastman-Kodak comptait révolutionner les usages grâce à ses produits, dont le mode de fabrication est basé sur l'utilisation du bromure d'argent et de la gélatine déposés sur de la nitrocellulose. Pour George Eastman, l'avenir ne pouvait alors se passer de ces plaques photosensibles, tant son intuition était forte quant au développement futur de l'industrie photographique. Tour à tour, deux innovations technologiques majeures vont donner raison au pressentiment du fabricant de plaques photosensibles sèches.

Eastman-Kodak, naissance d'un puissant groupe

En 1891, en partenariat avec W.H. Walker, George Eastman fabrique le premier appareil photographique portable. Cette innovation va résolument changer la donne à l'époque, car elle permet tout simplement de mettre la photographie à la portée de tous. Dans la foulée de cette invention, la firme Eastman-Kodak voit le jour en 1892 et commercialise dès lors les appareils photographiques Kodak, précurseurs des appareils à soufflet, très répandus durant la première moitié du vingtième siècle. Ne s'arrêtant pas en si bon chemin, la firme de Rochester a également la bonne idée de se mettre à la fabrication des pellicules souples. Grâce à l'utilisation de triacétates de cellulose aux dépens des nitrocelluloses, les pellicules diminuent fortement leur risque d'inflammabilité.

En outre, en raison de leur souplesse, elles contribuent inévitablement à la miniaturisation des appareils photo, gage essentiel de la vulgarisation de ces derniers. Le décor est ainsi planté pour Eastman-Kodak, devenu dès lors le fleuron de la photographie. Pour maîtriser son processus de fabrication et garantir le groupe en matières premières, son fondateur décide enfin de créer en 1918 Tennessee-Eastman qui prendra le nom, un peu plus tard, d'Eastman Chemical.

Une carence de vision aux conséquences inévitables

Depuis ses premières années, Eastman-Kodak a régné en maître sur l'univers de la photographie durant plus d'un demi-siècle. En 1932, la disparition de George Eastman ne perturbe pas la progression du groupe qui continue sur sa lancée : une des plus grandes spécialités d'Eastman-Kodak reste la fabrication des films et des pellicules sans oublier le tirage sur papier. Cependant, le manque flagrant de vision stratégique vis-à-vis de l'innovation va peu à peu se faire ressentir chez le géant de la photographie. Ce contexte n'est pourtant pas à attribuer à une carence de créativité, car l'expertise technologique d'un ingénieur du groupe va notamment pousser Kodak à signer LE premier appareil photo numérique de l'histoire.

En 1975, Steve Sasson s'inspire du dispositif électronique breveté en 1968 par Boyle et Smith - le Charge Coupled Device ou CCD - pour créer un appareil de huit livres disposant d'une résolution de 0,01 mégapixel. Grâce à cet ancêtre des appareils photo numériques, Eastman-Kodak dépose un brevet en 1978. Mais l'avenir sera tout autre, car faute d'une politique convaincante en matière de développement, la technologie sera lancée en 1989 par Canon, puis vulgarisée par Casio quelques années plus tard.

Un géant aux pieds d'argile

Durant sa longue histoire, Eastman-Kodak a déposé un peu moins de 20 000 brevets concernant les procédés photographiques, dont 1 100 environ autour de l'imagerie numérique. Cependant, la firme de Rochester a misé l'essentiel de ses activités sur la fabrication et le développement des pellicules argentiques, un secteur qui lui permettait tout de même de dégager environ 80 % de marge bénéficiaire. En 1981, Eastman-Kodak dépassait 10 milliards de dollars de chiffres d'affaires, et dans les années 90, le groupe pesait 30 milliards sur les marchés financiers. Aujourd'hui, il n'en vaut plus que 22 millions. Depuis une vingtaine d'années, la vente de pellicules a chuté et le géant a été contraint de s'affiner drastiquement.

Malgré un sursaut d'orgueil avec un passage à l'ère numérique jugé trop tardif, 130 laboratoires et 13 usines d'Eastman-Kodak ont mis la clé sous la porte et environ 63 900 salariés ont été contraints d'abandonner leur poste. En 2012, la firme est mise sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites, ce qui lui permet de se réorganiser à l'abri de ses créanciers. Aujourd'hui, le géant de Rochester s'est mué en une modeste enseigne exerçant dans les systèmes d'impression et le matériel de tournage cinématographique, après avoir été contraint de se délester d'une grande partie de son expertise et de ses brevets.